Préparation de plainte, constitution de dossier, explication des procédures, écoute du traumatisme et compréhension de l’emprise : la juriste spécialisée en victimologie joue un rôle central auprès des victimes de violences intrafamiliales. Ce deuxième article détaille concrètement l’accompagnement juridique et humain proposé à chaque étape.
Lorsqu’une victime franchit la porte d’un commissariat ou d’un cabinet d’avocat, elle arrive souvent épuisée, confuse, parfois honteuse. Le droit peut alors apparaître comme un labyrinthe supplémentaire.
Dans ce deuxième article, je vous explique concrètement comment j’accompagne les victimes, du dépôt de plainte jusqu’aux premières étapes de reconstruction.
Un accompagnement juridique de proximité : du dépôt de plainte à la reconstruction
Mon métier de juriste spécialisée en victimologie s’est construit au fil du temps pour répondre aux besoins concrets des victimes, besoins parfois incompris ou négligés par les circuits classiques. Concrètement, j’offre aux victimes un accompagnement juridique de proximité, à la fois pragmatique et chaleureux, qui complète utilement le travail des avocats et des professionnels du secteur médical et psychosocial. Mon objectif : éclairer les victimes sur leurs droits, les guider pas à pas dans leurs démarches juridiques, tout en tenant compte de leur vécu traumatique.
Que puis-je apporter aux victimes, très concrètement ?
Je suis par ailleurs très transparente sur le cadre de mon intervention : j’explique toujours aux personnes que j’accompagne que je ferai mon possible pour les soutenir avec toute mon expertise et mon humanité, mais que je ne peux jamais garantir une issue judiciaire favorable. En revanche, ce que je peux garantir, c’est un accompagnement spécialisé, expert et humain, fondé sur la rigueur juridique, la compréhension fine des mécanismes de violences et des partenaires formés à ces questions.
L’approche victimologique : allier droit et compréhension du trauma
Ce qui fait la spécificité de mon accompagnement, c’est l’alliance d’un regard juridique expert et d’une approche psychologique centrée sur la victime. En tant que juriste, je maîtrise les rouages du droit pénal, du droit de la famille et du droit du travail. Mais je suis aussi formée à la victimologie, c’est-à-dire à l’étude du vécu et du psychisme des victimes. Ce double regard juridique et victimologique est un véritable atout pour mes clients, car il me permet d’avoir une vision globale de leur situation.
Concrètement, je prends en compte l’impact du traumatisme psychique dans toutes les démarches. Je sais qu’une personne en état de choc ou sous emprise peut avoir des difficultés à s’organiser, à se souvenir précisément des faits ou à faire valoir ses droits. Plutôt que de le lui reprocher, je l’aide à surmonter ces obstacles.
Par exemple, lors de nos entretiens, j’adopte un rythme adapté : je laisse du temps au récit libre au début, avant de passer aux questions juridiques plus précises. Cela permet de débloquer la parole petit à petit. Je reformule souvent ce qui m’est raconté, pour m’assurer d’avoir bien compris et pour aider la victime à clarifier ses pensées confuses.
Je suis également attentive aux réactions psychologiques particulières des victimes de violences intrafamiliales.
Par exemple, beaucoup éprouvent un fort sentiment de culpabilité (« C’est peut-être moi qui n’ai pas su éviter sa colère », « J’aurais dû partir plus tôt… »). D’autres ressentent de la honte ou minimisent ce qu’elles subissent (« Ce n’était pas si grave, il s’est excusé »).
En comprenant ces mécanismes, je peux adapter mon accompagnement : je déculpabilise la victime en lui expliquant que l’unique responsable des violences est l’agresseur, et qu’aucune faute de sa part ne justifie ce qu’elle endure. Je souligne le courage qu’il lui a fallu rien que pour en parler ou pour partir. Progressivement, je l’aide à changer de regard sur elle-même, à regagner l’estime d’elle-même qu’elle avait perdue.
Cette dimension humaniste de mon travail est primordiale à mes yeux. Je refuse de réduire une victime à une « pauvre petite chose » sans défense ; je la considère au contraire comme une personne à part entière, capable de résilience et d’actions pour sa propre vie. Mon rôle est de lui rappeler qu’elle n’est pas définie uniquement par le statut de « victime » : elle est avant tout un être humain doté de forces intérieures, même si celles-ci ont été occultées par la violence subie. Restaurer cette part d’empowerment est essentiel pour qu’elle puisse reprendre pied et devenir actrice de sa reconstruction. En pratique, je valorise les progrès, aussi petits soient-ils : chaque démarche accomplie (par exemple, oser envoyer un email pour demander de l’aide, ou prendre un rendez-vous juridique) est une victoire sur l’emprise, que j’encourage. Je veille à adopter une posture
encourageante mais jamais infantilisante.
Par ailleurs, mon approche se veut inclusive et systémique.
Inclusive, parce que j’accompagne toutes les victimes sans distinction, femmes ou hommes. Si la plupart de mes clients sont des femmes (les statistiques montrent en effet qu’elles sont les premières victimes de violences conjugales), je reçois aussi des hommes victimes : je tiens à ce que chacun trouve un espace neutre où il se sente légitime pour parler, sans crainte d’être jugé ou moqué. Par exemple, certains hommes préfèrent me consulter en visioconférence sans activer la caméra, car cela leur paraît moins intimidant que de pousser la porte d’une association où tout est pensé pour les femmes. Je comprends ces appréhensions et je m’adapte, car toute souffrance mérite d’être écoutée, quel que soit le genre de la victime.
Systémique, parce que je m’intéresse à l’environnement global de la personne : sa famille, ses enfants, son entourage, son contexte professionnel, etc.. Les violences intrafamiliales ont des répercussions à tous ces niveaux et sont souvent imbriquées avec d’autres difficultés. En posant des questions sur ces aspects, je repère d’éventuels facteurs aggravants ou au contraire des filets de sécurité (un proche de confiance, un supérieur hiérarchique compréhensif, etc.) sur lesquels nous pourrons nous appuyer. Cette vision élargie me permet d’orienter la victime vers les bonnes ressources et d’éviter de focaliser uniquement sur son « rôle de victime » : elle est aussi parent, salarié, ami… et ces dimensions de sa vie peuvent être mobilisées pour l’aider à sortir de la violence.
Mais accompagner une victime ne se fait jamais seul. Pour que la justice fonctionne réellement, il est indispensable de créer des ponts entre les victimes, les avocats, les institutions et les autres professionnels. C’est tout l’enjeu du rôle de relais, de transmission et de sensibilisation que j’exerce au quotidien, et que je vous propose de découvrir dans le troisième et dernier article.
Cet écrit appartient à Sylvie Ruiz. Aucune reproduction ni diffusion sans l’accord de son auteur n’est possible.
