Juriste spécialisée en victimologie, Sylvie Ruiz accompagne depuis plus de vingt ans les victimes de violences intrafamiliales. Dans ce premier article, elle revient sur son parcours, ses engagements et la vocation profonde qui a donné naissance à un métier encore méconnu, au croisement du droit, de l’écoute et de la dignité humaine.
Être juriste spécialisée en victimologie, ce n’est pas seulement maîtriser le droit.
C’est faire le choix d’un métier profondément humain, au croisement de la justice, de l’écoute et de la réparation. Dans ce premier article, je vous propose de revenir sur mon parcours, mes engagements et ce qui m’a conduite, depuis plus de vingt ans, à accompagner les victimes de violences intrafamiliales.
En tant que juriste spécialisée en victimologie, j’ai consacré ma carrière à porter la voix de celles et ceux qui n’en ont plus. Depuis plus de vingt ans, j’accompagne des personnes confrontées aux violences, qu’elles soient conjugales, familiales ou encore au travail, afin de leur apporter un soutien juridique personnalisé et de l’écoute bienveillante. Mon rôle n’est ni celui d’un avocat plaidant, ni celui d’un magistrat jugeant, mais il est tout aussi essentiel : je fais le lien entre la victime, son avocat et la justice, pour que chaque victime soit entendue et protégée. À travers cet article, je souhaite vous expliquer mon parcours, la nature de mon métier et ce que mon accompagnement humaniste et engagé peut apporter aux victimes comme aux professionnels qui les entourent.
Du droit au service des victimes
Passionnée par le droit et les relations humaines, j’ai orienté très tôt ma carrière vers la défense des plus vulnérables. Après un Master 2 en droit privé, avec une spécialisation en sciences criminelles et un Diplôme universitaire en criminologie, j’ai poursuivi avec un Diplôme Inter Universitaire en victimologie au CHU de Montpellier. Cette formation pluridisciplinaire (médecine légale, psychotraumatologie, procédure pénale et civile, criminologie..) m’a donné une expertise complète pour comprendre tant l’auteur que la victime. J’ai ensuite intégré le tout premier Master en droit des victimes créé en France, sous la direction du Pr. Robert Cario, avec qui j’ai même co-écrit un ouvrage sur le sujet. Forte de ces acquis académiques, j’ai accumulé plus de 20 ans d’expérience auprès des victimes et je suis également formatrice et enseignante en droit et en victimologie.
Mon histoire personnelle a forgé ma vocation. Issue d’une famille marquée par le déracinement et le silence autour de certaines souffrances, j’ai très tôt développé une sensibilité à l’injustice et à la dignité humaine. Dès l’adolescence, j’ai su que je voulais « défendre les plus démunis » et lutter contre ce qui me semblait profondément injuste. Cette conviction m’a naturellement menée vers le droit pénal – une véritable science humaine – et vers la victimologie, branche de la criminologie. Très vite, j’ai orienté mon parcours professionnel vers l’accompagnement des victimes : j’ai effectué un stage en protection de l’enfance (où j’ai été confrontée à la réalité des violences intrafamiliales et de l’inceste), puis j’ai été recrutée au sein d’associations d’aide aux victimes.
De la pratique judiciaire à l’accompagnement des victimes
Durant ma carrière, j’ai travaillé notamment au sein de France Victimes et du CIDFF (Centre d’Information sur le Droit des Femmes et des Familles). Ces expériences de terrain m’ont permis d’accueillir et d’écouter des victimes de tous horizons pendant plusieurs années, et d’observer concrètement les mécanismes à l’œuvre dans les situations de violences conjugales et intrafamiliales.
J’ai également été mandatée par l’autorité judiciaire, sur désignation du Parquet ou de Juges d’Instruction, pour des missions spécifiques. À ce titre, je suis intervenue notamment en qualité d’administratrice ad hoc, chargée de représenter légalement des enfants mineurs victimes de maltraitances intrafamiliales, ainsi qu’en tant que médiatrice pénale, dans une perspective de reconnaissance des faits et de recherche de solutions de réparation adaptées.
Dans le cadre de mes fonctions au sein de France Victimes, ces mandats judiciaires m’ont conduite à intervenir directement au sein des juridictions, avec un accès régulier au sein des commissariats et gendarmeries, du Parquet, aux instructions, au juge des enfants et au juge aux affaires familiales et plus largement au fonctionnement du tribunal, en lien avec mes missions d’administratrice ad hoc et de médiatrice pénale. Cette expérience m’a permis d’acquérir une compréhension fine et opérationnelle du rôle des magistrats, de la justice pénale et civile, de ses logiques décisionnelles, de ses contraintes, ainsi que de l’articulation entre les différents acteurs judiciaires.
Par ailleurs, au nom de France Victimes, j’ai été amenée à intervenir à plusieurs reprises en qualité de conférencière aux côtés de membres du Parquet, lors de conférences, colloques et temps de formation interprofessionnels. Ces interventions conjointes m’ont permis de contribuer à l’explication des politiques pénales locales, des orientations du Parquet, ainsi que des attentes institutionnelles à l’égard des professionnels du secteur sanitaire-médico-social et associatif intervenant auprès des victimes.
Ces expériences m’ont également conduite à travailler en collaboration étroite avec de très nombreux avocats, dans le cadre de partenariats réguliers et durables. Ce travail en lien constant avec les conseils des victimes m’a permis de connaître précisément les pratiques professionnelles des avocats, leurs contraintes procédurales et leurs stratégies contentieuses, et de développer une collaboration riche et complémentaire, au service de l’accompagnement et de la défense des intérêts des victimes.
Toujours dans ce cadre, j’ai été mandatée pour accompagner des victimes lors de procédures criminelles devant les cours d’assises. Ces missions m’ont permis d’appréhender de manière approfondie le déroulement des procédures d’assises et de pouvoir expliquer aux victimes, de façon accessible et sécurisante, le rôle et la place de chacun des magistrats et acteurs de la juridiction criminelle. Enfin, certains mandats m’ont conduite à intervenir, en binôme avec des psychologues, dans des missions particulièrement sensibles consistant à annoncer des classements sans suite dans des dossiers à fort enjeu humain et émotionnel. Ces expériences ont renforcé ma capacité à articuler rigueur juridique, compréhension des décisions judiciaires et accompagnement humain des victimes.
L’ensemble de ces fonctions et mandats m’a permis de forger des compétences solides et transversales sur le fonctionnement des juridictions, les enjeux et attentes des tribunaux, tant en matière pénale que civile, et en protection de l’enfance, ainsi que sur la nécessité d’une prise en charge spécialisée et adaptée des victimes, en particulier des plus vulnérables, et notamment des enfants.
De la formation à la supervision : piliers de l’accompagnement des victimes
Parce qu’un professionnel engagé auprès des victimes ne cesse jamais d’apprendre, je veille à me former de manière continue aux approches les plus pertinentes en matière d’accompagnement. J’ai été formée à l’écoute active et à l’accueil des victimes par France Victimes, ce qui constitue un socle fondamental de ma pratique.
Je me suis également formée aux dispositifs de rencontres auteurs-victimes dans le cadre de la justice restaurative, afin de mieux comprendre les enjeux de reconnaissance des faits par les auteurs, leurs effets potentiellement réparateurs pour certaines victimes, et plus largement le volet restauratif du droit pénal, en complément des réponses pénales classiques. Cette approche m’a permis d’affiner ma compréhension des mécanismes de responsabilisation des auteurs et des conditions dans lesquelles certains processus restauratifs peuvent s’inscrire de manière sécurisée et respectueuse pour les victimes.
J’ai par ailleurs intégré les principes de la Communication Non Violente (CNV), afin de permettre aux personnes accompagnées de s’exprimer dans un cadre sécurisant et respectueux, et de favoriser l’apaisement des échanges, y compris dans des contextes fortement chargés sur le plan émotionnel.
Soucieuse de renforcer mes compétences dans l’accompagnement des personnes en situation de vulnérabilité psychique, je suis également secouriste en santé mentale, formée par PSSM France. Cette formation me permet d’affiner ma compréhension des mécanismes de stress, de détresse psychique et de fragilité en santé mentale, souvent étroitement liés aux violences vécues, et d’adapter mes interventions en conséquence.
En parallèle, j’interviens en tant qu’intervenante en prévention des risques professionnels (IPRP), et plus particulièrement des risques psychosociaux (RPS), auprès des entreprises et des employeurs. Je suis à ce titre agréée par la DREETS, afin de contribuer à l’identification du stress, de la souffrance au travail et des situations de mal-être professionnel. Cette approche me permet de mettre en lumière les liens étroits entre les violences ou difficultés vécues dans la sphère privée et leurs répercussions dans la sphère professionnelle, mais aussi les violences et
dysfonctionnements propres au monde du travail. J’observe par ailleurs un réel manque de formation et de compréhension des RPS, notamment dans les petites structures ne disposant pas de services dédiés, ce qui renforce l’importance de ces actions de prévention et de sensibilisation.
Enfin, consciente que l’accueil répété de récits de violences et de souffrances a nécessairement un impact sur les professionnels, j’ai fait le choix d’inscrire ma pratique dans un cadre supervisé. Je bénéficie ainsi d’un espace de supervision qui me permet de prendre du recul, d’analyser les situations complexes et de préserver la qualité de mon accompagnement. Je m’appuie également sur un réseau de collègues et de professionnels avec lesquels je peux échanger sur les difficultés rencontrées, qu’il s’agisse de la violence des faits rapportés ou de la violence institutionnelle parfois vécue dans des dossiers où les victimes peinent encore à être entendues.
L’ensemble de ces formations, expériences et appuis professionnels constitue autant de cordes ajoutées à mon arc, me permettant d’offrir un accompagnement toujours plus adapté, respectueux et rigoureux aux personnes que j’accompagne.
Ce parcours a forgé une conviction profonde : les victimes ont besoin de professionnels capables de comprendre à la fois le droit et l’impact du trauma. C’est cette articulation qui fonde aujourd’hui mon métier. Ce parcours et ces engagements ont façonné une manière très concrète d’exercer le droit, au plus près des besoins réels des victimes.
Dans le prochain article, je vous propose d’entrer au cœur de mon métier : comment j’accompagne les victimes, pas à pas, dans leurs démarches juridiques et leur chemin de reconstruction.
Cet écrit appartient à Sylvie Ruiz. Aucune reproduction ni diffusion sans l’accord de son auteur n’est possible.
